
Si l'enjeu du grand emprunt est de créer de nouveaux gisements de valeur, je crois qu'il faut simplement que l'Etat libère celui sur lequel il est assis : la donnée publique.
En ce domaine, il n'a manqué ni de rapports ni de brillants esprits pour éclairer cette opportunité. Les études de cas sont légions, celui de la cartographie est bien connu, sans parler du cas des contenus culturels, et alors que l'on tourne en rond à chercher des modèles de valorisation numériques.
Ce serait également l'occasion de travailler vraiment la question des licences alternatives, de lancer de nouveaux modèles, sans parler de dynamiser la valorisation de la recherche. La donnée publique est un gigantesque gisement de valeur, si tant est qu'on la libère ! Avec le grand emprunt, l'Etat a l'occasion de transformer ses intentions et de changer de siècle.
Pour le reste, que l'Etat se dote d'une infrastructure de "cloud" me paraît une évidence. On assiste encore une fois, au travers de cette impulsion attendue, à un nouvel exemple qui veut que, sans l'Etat, rien ne se passe. Personnellement, je pense que le sujet devrait être européen, mais là, c'est très très flou, malheureusement …

Était-il utile de contracter un nouvel emprunt ? Une manne financière suffira-t-elle à régler les problèmes d'ordre psychologique dont la France fait preuve dans son rapport aux nouvelles technologies ? Nos élites décidantes se sont presque toujours montrées complexées vis à vis du monde anglo-saxon, alternant orgueil démesuré et suivisme timoré sans oublier un mépris aux effets dévastateurs pour tout ce qui fonctionne avec un clavier et un écran. En étant taquin, on pourrait même faire remarquer que les aides d'état reçues par le domaine des NTIC française ont souvent porté préjudice à ses acteurs dans le passé.
Pourtant la puissance industrielle de la France n'est pas ridicule et sa recherche en informatique a toujours été très dynamique. Parmi les domaines qui méritent un coup de pouce et où l'intervention de l'Etat peut être profitable, je verrais l'investissement dans la recherche informatique sans bénéfices chiffrables, la mise à disposition libre de certaines bases de données publiques (cartographie par exemple) ou encore l'éducation du public – de tous âges – à une approche non-passive des outils informatiques.
Alors que les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) permettraient, selon le rapport Smart 2020, de réduire les émissions de CO2 de l’humanité de 15% d’ici 2020, le grand emprunt fait totalement l’impasse sur les TIC durables, ou sustainable ICT / Green IT en anglais.
La France et l’Europe auraient par exemple tout intérêt à développer le covoiturage. Mais pas un euro du grand emprunt n’est consacré aux sites web et aux technologies qui soutiennent ce changement profond de comportement des citoyens. Pourtant, sans site web il est impossible d’industrialiser le covoiturage. Et on imagine facilement que d’ici quelques années, le leader mondial du covoiturage aura un poids économique très important.
Le grand emprunt oublie aussi de développer l’économie circulaire et le réemploi. Cette pratique consiste à recycler des déchets électroniques pour fabriquer de nouveaux appareils électroniques. Dans un monde aux ressources finies et dont le coût ne cesse d’augmenter, la capacité à reconditionner du matériel d’occasion ou à réemployer des composants sera pourtant un facteur de compétitivité important.

Pourquoi ne pas nous inspirer des britanniques qui viennent de débloquer 30 millions de livres sterling (environ 34 millions d’euros) pour permettre à un million de personnes défavorisées d’être connectées dans les trois ans. Un appel à projets a été lancé pour permettre aux collectivités locales, aux bibliothèques, aux points d’accès à l’Internet, et aux cyberbases de proposer les meilleures solutions pour apprendre à se servir d’Internet.
Car, avant de demander à une population démunie et peu diplômée de prendre un abonnement à l’Internet, il faut d’abord leur apprendre à se servir d’un ordinateur et à naviguer sur le web. Pour y parvenir, tous les projets devront obligatoirement utiliser « My Guide », une plateforme de contenus pédagogiques clairs et simples pour former un public peu à l’aise avec un clavier à franchir les premières étapes d’utilisation d’un ordinateur et de l’Internet.
Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut investir dans la numérisation des contenus culturels, dans la simplification des services publics en ligne ou dans la création d’un écosystème vertueux pour les entreprises innovantes. Investir dans la production de contenus accessibles pour convaincre ceux qui n’ont pas encore rejoint le monde numérique me semble tout aussi prioritaire.
Il est souvent utile de faire des voyages au moins virtuels dans les pays en voie de développement, pour voir ce qu’ils osent inventer pour amener l’alphabétisation “traditionnelle” et celle numérique dans leurs écoles, et non seulement dans les écoles.
Voici déjà une source d’inspiration : penser des contenus qui sont capables de franchir les murs de l’école, d’avoir leurs usages formels mais aussi informels. Ce sont ces usages qui permettront de réaliser l’idéal de l’apprentissage toute la vie, un apprentissage qui ne peut pas se laisser contenir par des structures physiques précises. Donc contenus qui peuvent être accédés en autonomie, formes de tutorat à distance, logiciels et applications qui facilitent la tâche de s’orienter dans l’information, ou de s’entrainer, comme les jeux sérieux. Le tout confectionné à la fois pour l’ordinateur, mais aussi pour des hardwares plus souples, comme les téléphones portables, qui nous suivent partout et sont toujours à disposition.
Un exemple : le tutorat en mathématiques développé par Meraka Institute (République Sud-africaine) et qui exploite un social network très aimé par les jeunes de ce pays : MXit. Ca devient Math on MXit.

Assez drôle cette lettre au Père Noël pour les grands enfants du numérique que nous sommes ! Mais allons-y, rêvons un peu ! La première chose à faire : cesser de raisonner en contenant et contenu, en hard et soft, en tuyau et fluide quand tout nous apprend aujourd’hui (et l’iPad encore récemment…) que ces deux là ne font plus qu’un.
Les « contenus » qu’on veut financer seront des dispositifs globaux, des média-services ou des systèmes interactifs associant outil et message, inscription et transmission, savoir et apprentissage, réalité et virtuel. Mais problème : on ne sait pas faire, du moins dans le système éducatif. Trop souvent, les logiques anciennes prévalent encore, tant pour les contenants que pour les contenus numériques. La numérisation des manuels scolaires en dit long sur ce point.
Alors investissons plutôt dans la construction d’une véritable ingénierie pédagogique du numérique. Parions sur le « savoir-faire des savoirs » plus que sur d’improbables contenus. Cela suppose un triple effort financier : pour former à un métier aussi légitime que celui d’enseignant, pour soutenir des projets innovants de R & D, pour aider et accompagner dans sa reconversion progressive le secteur de l’édition et de la production de ressources pédagogiques. Un tel investissement promet quelque retour. L’ingénierie éducative est exportable. Plus que nos ancêtres les Gaulois (quoique deux d’entre eux.. !).

Quatre enjeux de l’écosystème numérique, sur dix ans, vus depuis un des territoires de la mondialisation, l’Aquitaine, motive mon choix.
1 - La numérisation des savoirs : La numérisation systématique de toutes les formes de savoirs et leur rangement organisé, « gouttelettes » au sein du nuage numérique mondial en expansion.
2 - Les bastides numériques : Les lieux de stockages et leur obligatoire sécurité, bastides numériques ouvertes à la « cueillette » de proximité comme à celle de prédateurs lointains.
3 - Les moteurs de recherche : Les gestions croisées de ces données accessibles par le plus grand nombre, donc les futurs moteurs de recherche, clefs du partage des connaissances d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
4 - La conduite du monde numérique : La formation de nouveaux « hussards du numérique » pour la conduite et la maitrise d’un monde numérique où des liens se tissent alors que d’autres sont détruits.
Investir dans l’avenir c’est aussi investir sur des femmes et des hommes qui auront à aiguiller l’évolution de notre univers immatériel. Dans le numérique, ne jamais oublier les facteurs humains !
Je n’ai pas d’idées préconçues sur les contenus qui doivent bénéficier des 2 milliards du Grand Emprunt. Mais je sais une chose : certains seront illégaux, surtout parmi ceux qui innovent.
Car, bien souvent, l’illégalité est un passage obligé. Oh, pas qu’on ait un penchant pervers pour le côté obscur mais pour une raison simple : quand on innove, on est seul. Et, en plus du risque économique, il faut souvent supporter le risque juridique.
Personne n’a jamais tenté ce que vous voulez tenter ? Débrouillez-vous ! Vous ne pouvez pas assurer que votre business sera une machine à cash ? Débrouillez-vous ! Mais soyez sûr que, si ça marche, il sera toujours temps de passer à la caisse, plus tard, pour régler toutes ces questions qui n’intéressaient que vous quand vous n’étiez personne. Je n’ai donc pas d’idées préconçues sur les contenus qui doivent bénéficier des 2 milliards du Grand Emprunt mais tous mes vœux accompagnent ces innovateurs qui se lancent, bille en tête, dans l’inconnue et l’incertitude.

Les modalités de l’innovation dans l’industrie numérique repose sur la multiplication de prototypes à génèse rapide. Nous ne savons pas aujourd’hui qui sera le champion de 2015 et encore moins celui de 2020 : il est donc indispensable de démultiplier l’amorçage de projets innovants portés par des entrepreneurs.
L’un des enjeux du grand emprunt sur le numérique concerne la méthode. La facilité incite la puissance publique à se tourner vers les institutions, mais il est important que l’Etat privilégie la décentralisation et la micro-économie. La culture du réseau est au cœur de l’économie numérique. Internet est un réseau, il est aujourd’hui plus que jamais social, mobile, en temps réel. Dès lors, qui, mieux que les acteurs de l’économie numérique, connectés sur la Toile, sont en capacité de relayer l’emploi des fonds publics apportés par le Grand Emprunt ?
Constituer un réseau social de 250 chefs d’entreprise reconnus et respectés de l’économie numérique, dans toutes les régions de France, qui, mobilisés dans une démarche citoyenne, apporteront leur expertise pour identifier les bons projets émergeant en attente de financement, formaliser leur évaluation et accompagner les jeunes pousses. Ce réseau social de proximité apporterait un soutien efficace aux administrations centrales et territoriales engagées sur le terrain pour déployer les investissements du Grand Emprunt. Il permettra de multiplier les investissements – de 50.000 € à 250.000 € - et pourquoi pas, de donner vie à 5.000 nouvelles entreprise numériques et créer, à l’horizon 2015, 100.000 emplois qualifiés et une centaine de champions européens …
Le Grand Emprunt et les Etats Généraux de l’Industrie ont identifié, à juste titre, le numérique parmi les grands chantiers d’investissements stratégiques pour le futur. En effet, les Services et Technologies de l’Information et de la Communication (STIC) sont le fondement de la compétitivité globale de l’ensemble du tissu économique, industriel ou de service, et l’un des moteurs puissant d’évolution et de croissance durable de notre société, soucieuse de son impact sur l’environnement.
Leur généralisation dans l’ensemble des processus (productifs, de contrôle, informationnels…), permet des innovations de rupture pour tous les secteurs, industriels et de service, mais également dans les usages (santé, administration, éducation…). Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle rupture qui va conduire de l’utilisation d’outils de communication (ordinateurs, PDA…), à l’intégration fluide des technologies de l’information et de la communication dans tous les objets et processus, voire dans le corps humain. Cette nouvelle révolution va rebattre les cartes des pays leaders.
L’innovation durable viendra donc du lien réussi, notamment sur un territoire, entre innovation technologique / innovation de service / innovation d’usage. Il nous faut travailler sur les trois dimensions en parallèle pour espérer réussir. C’est pourquoi, les projets qui seront financés devront s’appuyer sur les forces de la France dans les technologies et permettre le développement de services et usages innovants : cloud computing, smart grid, transports et routes intelligentes, sécurité, télé santé et télé médecine… Infrastructures et contenus du numérique sont indissociables : leur développement doit être simultané, sous peine de n’obtenir qu’une partie des potentialités escomptées.

Il y a une tendance naturelle chez l’humain à projeter sur l’avenir sa vision du passé, et les films de SF des années 50 où les ordinateurs rêvés et clignotants de « l’an 2000 » avalent des cartes perforées nous le rappellent de manière savoureuse. Je ne voudrais pas que cela soit le cas des contenus numériques.
Le numérique sera la grande affaire du Grand Emprunt, et dans le numérique, les fameux contenus en seront la substance. J’ai bien peur qu’encore une fois les « décideurs » ne soient capables de ne financer que ce qu’ils connaissent, donc ce qui les rassurent, et ne laissent alors de côté ce qui fera les richesses de demain, que d’autres moissonneront à notre place, après les avoir fait croître.
Il y a une forme d’hypnotisme en matière de contenus à ne les considérer que comme immatériels : Des jeux vidéo – qu’ils soient sérieux ou futiles – des e-books aux e-shopping, de Second Life à la réalité augmentée - la virtualité serait le seul et ultime horizon digital. Nous pensons radicalement, qu’au contraire, les enjeux du numérique se trouvent dans le monde matériel, dans la corporalité, dans la sensualité.
La promesse du numérique n’est pas derrière l’écran, elle est dans l’objet. En le réinvestissant, la combinaison « I.A + Télécom + Nano » nous permet de rêver un monde d’objets intelligents, interconnectés, porteurs d’expériences autant que de services et de fonctions. Il nous faut donc investir dans ces objets robotisés, ces « Robjets », qui seront alors paradoxalement des contenus autant que des contenants. Comme le message était le médium, le contenu sera le contenant.
Pourquoi ne pas profiter de cet emprunt exceptionnel pour imaginer un changement de mentalité tout aussi exceptionnel en France en favorisant réellement la convergence, pas seulement sur le papier mais en croisant enfin les disciplines du contenu, arts, sciences, technologies.
Un grand chantier stratégique semble être le passage d’une industrie délocalisée de la démultiplication à une industrie relocalisée « à la demande », à travers notamment l’émergence et le potentiel du prototypage rapide. La matière première de l'industrie de demain sera la matière grise.
C’est toute la société qui se réinvente sous la poussée du numérique : l’économie, la culture, l’éducation, les relations humaines vont s’en trouver complètement modifiées. Pourtant, un récent rapport sur l’innovation montre que la performance des entreprises françaises se situe au 10ème rang dans l’union européenne, derrière les pays scandinaves, l’Allemagne et le Royaume-Uni (voir Pour une nouvelle vision de l’innovation - avril 2009, Pascal Morand et Delphine Manceau)
Dans le domaine de l’éducation par exemple, la France arrive en queue du peloton européen, en 24ème position. Est-ce si étonnant, quand on sait que la part de financement affectée à la création de contenus pédagogiques numériques représente moins de 10% de l’investissement en matériel informatique pour les écoles ? On pose des tuyaux, mais pour favoriser quels contenus, quels usages ?
L’innovation est de plus en plus le fruit de processus créatifs et de valeurs « non technologiques ». La création numérique dans toute sa diversité invente de nouvelles formes, explore de nouveaux paradigmes d’accès à la connaissance, de représentation et d’échange, qui élargissent nos imaginaires collectifs. A l’instar du jeu vidéo, le partenariat entre la création et l’innovation stimule l’éclosion de nouveaux contenus et usages. Parce qu’elle représente un secteur aujourd’hui très actif qui peut jouer un rôle majeur dans la dynamique d’innovation, misons sur la création numérique !
