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Éducation au numérique : qui doit s'en charger ?

Éduquer au numérique : qui ?

É tat ? Associations ? Parents ? RSLNmag.fr a demandé à ses experts de déterminer à quel niveau doit se faire l'éducation au numérique. Evidemment, ils n'en sont par restés là.
 
Emmanuel Hoog

Emmanuel
Hoog

Président-directeur général de l’Ina (Institut national de l’audiovisuel)
Donner des repères

La question de l’éducation au numérique nous place aujourd’hui face à un paradoxe apparent : les jeunes sont souvent bien plus pointus dans ce domaine que les adultes, au point qu’on pourrait se demander si ce ne sont pas plutôt eux qui devraient nous éduquer !

En réalité, l’enjeu principal est donc moins d’enseigner le maniement technique
des nouveaux outils numériques que de donner des repères pour une utilisation critique et raisonnée de ces technologies, et tout particulièrement d’Internet. Les digital natives sont comme des poissons dans l’eau sur le Web, mais ils manquent de recul et de discernement face à cette masse d’information foisonnante, où tout semble se valoir.

Pourquoi telle page apparaît-elle en tête de ma requête sur Google ? Puis-je faire confiance à Wikipedia ? Comment distinguer les données fiables des autres ? Telles sont, parmi beaucoup d’autres, les questions auxquelles une véritable éducation au numérique doit répondre.

C’est bien sûr l’affaire des parents et des enseignants, et plus largement des pouvoirs publics : il faut en effet « civiliser » Internet, en multipliant les lieux de savoir authentifiés, avec une labellisation claire.

Bruno Latour

Bruno
Latour

Directeur scientifique, directeur du médialab de Sciences Po Paris
La barrière entre enseignés et enseignants est tombée

Le numérique a ceci de particulier qu’il réalise le rêve de Mai 68 d’effacer la barrière entre « enseignés et enseignants », comme on disait alors : les enfants apprennent aux parents, les techniciens aux ingénieurs, les usagers aux dépanneurs, les artistes aux scientifiques, les actionnaires aux entrepreneurs.

Cette distribution inhabituelle échappe tout à fait au modèle usuel
de percolation du savoir à partir de ces lieux autorisés. Et en même temps, chacun de ces apprentissages, à cause même de sa dispersion, se fait au hasard et laisse partout d’énormes lacunes. Il faut donc inventer de nouveaux modes par la pratique.

A Sciences Po, nous le faisons par des cours spécialisés
–de cartographie de controverses- qui portent sur des objets numériques nouveaux intégrés aux corpus classiques mais complètement renouvelés par le numérique. Cela nous permet de prendre en compte le foisonnement d’innovations qui est particulier au numérique et en même temps respecter le rythme et les habitudes de l’apprentissage universitaire toujours nécessaire.

Bernard Stiegler

Bernard
Stiegler

Directeur de l’Institut de recherche et d’innovation
Apprendre sans passer par des institutions ou des services

Platon créa l’Académie pour lutter contre les sophistes qui utilisaient l’écriture comme technologie de persuasion, et contre les savoirs. L’écriture est à l’origine de notre société, et la condition du droit aussi bien que des savoirs rationnels. Mais elle est aussi un poison.

Quant aux technologies numériques, elles constituent un gigantesque transfert de compétences
techniques qui semble renverser l’extrême spécialisation du travail qu’avait engendrée l’industrialisation. Les fonctions de recherche documentaire qui étaient une haute spécialité professionnelle il y a à peine vingt ans sont à présent mises en œuvre par les enfants et les personnes âgées. Les appareils de capture et de post-production audiovisuelle sont accessibles à tous. On peut beaucoup apprendre sans passer par des institutions ou des services, en allant sur le réseau ou en faisant l’acquisition d’appareils.

Pourtant, tout comme l’écriture aux yeux de Platon, les technologies numériques sont la pire et la meilleure des choses. Et ce devrait être la fonction d’une institution scolaire et universitaire réinventée que de former les élèves et les étudiants à cette ambivalence.

Isabelle Falque-Pierrotin

Isabelle
Falque-Pierrotin

Présidente du Forum des droits sur l'internet
Redimensionner ce qui fait du sens

Je pense que l’éducation au et par le numérique est devenue une cause d’intérêt national. Cette éducation, qui est l’affaire de tous, doit relever d’une exigence collective et politique. L’Education nationale a bien sûr un rôle privilégié à jouer. Le virtuel est désormais notre quotidien et  nécessite d’être appréhendé, maîtrisé pour être utilisé par tous. Il faut éduquer à l’internet, il faut éduquer par l’internet !

L’éducation par le numérique, c’est-à-dire en s’appuyant sur internet, doit irriguer toutes les disciplines, et en particulier l’éducation civique. Par exemple, les nouvelles sociabilités générées par les réseaux sociaux permettent d’aborder avec les élèves l’éducation à la citoyenneté via des notions comme la liberté, le respect de l’autre. Autre exemple avec l’apprentissage de la notion de liberté : Internet apparaît comme un espace de liberté d’expression où il est facile de tout dire.

Mais est-ce que la liberté consiste à tout dire en société ? Le nouveau territoire délimité par internet, ces nouvelles réalités, nous obligent à revisiter nos concepts, à redimensionner ce qui fait pour nous du sens. C’est en cela qu’internet nécessite une éducation.

Quoiqu’il en soit, l’éducation au et par le numérique est indispensable.
Cette problématique s’appréhende des deux côtés : sectoriel via les disciplines étudiées par les élèves et transversal avec la maîtrise des nouveaux usages qui y sont liés.
 

Anne-Marie Bardi

Anne-Marie
Bardi

Ancienne inspectrice de l’Education nationale
Se comporter convenablement sur la Toile s’apprend comme la politesse

Éduquer au numérique … Il faudrait tout d’abord définir « le numérique » en 2010. Selon le regard porté on dira que le numérique c’est : des technologies de plus en plus complexes ; une science en pleine expansion ; une nouvelle organisation du travail et de la société ;  des bouleversements de l’expression démocratique, de la communication interpersonnelle, des modes de loisirs, de la création artistique ; de nouvelles questions de société : éthiques, juridiques et politiques ;  … Le numérique est à la fois un domaine en soi et un agent de transformation sociale.

Éduquer au numérique relève donc de la responsabilité de tous :
parents, école et société dans son ensemble. Se comporter convenablement sur la Toile s’apprend comme la politesse, le respect d’autrui ou les règles élémentaires de protection de soi-même et de ses proches, et ce dès l’enfance. Les savoirs constitués se structurent à l’école et s’approfondissent dans l’enseignement supérieur ; le recours aux matériels et aux logiciels se fait peu à peu, au travers d’apprentissages formels comme non formels et les questions éthiques se posent et se réfléchissent en classe comme en société. 

L’important n’est pas de désigner un responsable de l’éducation au numérique
mais d’intégrer les spécificités du numérique dans l’éducation et la formation de tous les membres de notre société.

Jean-Christophe Prunet

Jean-Christophe
Prunet

Président de la FIEEC en charge de l’attractivité des métiers et Président de Rohde Schwarz France
Une collaboration étroite

L’éducation de demain sera, pour tout ou partie numérique. Pour que son développement soit harmonieux et se produise sans heurts, une collaboration étroite entre les industriels, les enseignants et l’Education nationale est primordiale.

La première condition 
sine qua non de cette révolution réside dans la capacité de notre pays à se doter d’infrastructures numériques et électriques performantes et sécurisées : un accès électrique fiable ainsi qu’un réseau de Très Haut Débit sont des pré-requis.

L’éducation est une prérogative régalienne,
il est donc indispensable que l’Etat et les enseignants s’approprient les nouvelles techniques, les assimilent, les mettent en œuvre, depuis les infrastructures scolaires jusqu’à la pédagogie en passant par la conception des programmes.

Les entreprises privées, elles, détiennent la compétence technique et/ou développent les outils, les produits ou les services. Leurs solutions doivent être adaptées au besoin : un dialogue permanent est nécessaire.

Enfin  il est indispensable pour tous les citoyens que les outils technologiques de base soient maitrisés et compris. A ce titre, un module de connaissances de base de l’électronique et du numérique devrait être obligatoire pour tous les élèves du collège - l’éducation nationale a déjà commencé à travailler sur la question.
 

Dominique Sciamma

Dominique
Sciamma

Directeur du département "Systèmes et Objets Interactifs" à Strate Collège Designers (Ecole Supérieure de Design Industriel)
Numérisons l’éducation

Education au numérique ! La question semble si simple… Mais de quoi parle-t-on ? Et de qui parle-t-on ? « Numérique » est devenu un mot passe-partout et à ce titre détestable. Parle-t-on d’une matière faite  de 0 et de 1 ? Parle-t-on d’outils, mais si divers, entre un environnement de programmation, un logiciel de CAO, et un traitement de texte, que l’on voit mal comment en parler de manière universelle ? Parle-t-on d’applications, (avec le même commentaire) ? Où ne s’agit-il pas plutôt d’enjeux, éthiques, sociétaux, économiques et politiques !

Et qui doit-on éduquer ? Une jeunesse quotidiennement au contact des objets numériques, ou des Paby Boomers régulièrement déphasés ? Les « gens », ou une classe politique dont la pensée, la pratique, les tics (sans jeu de mots) sont encore ancrés dans le siècle dernier, quand ce n’est pas dans le précédent ?

Avant l’éducation au « numérique », c’est la question de l’éducation tout court qui est d’une brulante actualité, et dans cette perspective, l’usage massif des outils numériques pour satisfaire cette ardente nécessité. Les enjeux de l’éducation ne changent pas parce que le monde se numérise, mais la numérisation doit permettre de les relever plus efficacement,  plus massivement, plus créativement. Avant d'éduquer au numérique, il nous faut numériser l'éducation.
 

Divina Frau Meigs

Divina
Frau
Meigs

Professeur, sociologue des médias, Université Sorbonne nouvelle
Un e-corps, financé par un e-rate

Avant tout, l’éducation au numérique est partie de l’éducation aux médias, avec ses 6 Compétences de base : Compréhension, Critique, non sur les contenus mais Créativité, Consommation, Citoyenneté et Communication interculturelle. S’y ajoute une « e-compétence », qui porte sur l’outillage mental et cognitif nécessaire pour les produire et les diffuser. Il faut être capable de : naviguer, charger et télécharger, jouer, utiliser des espaces en immersion et en simulation, mixer et remixer, échantillonner, agréger des données, contribuer à des réseaux sociaux, négocier plusieurs identités (avatars).

Cette e-compétence semble acquise par les jeunes, qui utilisent les réseaux intuitivement mais elle n’est pas pensée par eux et donc pas maîtrisée de manière cognitive et raisonnée. C’est aux adultes de s’en charger, en relation avec les jeunes eux-mêmes.

Face à l’urgence et à l’immensité des besoins, il faut donc penser à l’idée d’un « e-corps », (comme on dit « peace corps »), une sorte d’ « e-scouade » de volontaires, formés en accéléré, de tous âges, pouvant aller en mobilité là où on les demande. Il est important que ce soit à la demande des établissements ou des associations pour que la transmission ait lieu. Comment le financer ? Par le « e-rate », une taxe très minime (0.05%) à prélever sur les entreprises numériques qui bénéficient de l’usage sans jamais rien reverser à l’usager… Elles s’y refusent encore en Europe, mais c’est déjà le cas aux Etats-Unis. Qu’attendons-nous ?
 

Elena Pasquinelli

Elena
Pasquinelli

Chercheuse, coordinatrice du groupe Compas
Des corps, armés d'outils, savoirs, et savoir faire

Faisons un tour en Afrique, dans les pays les plus concernés par le phénomène du digital divide. Nous y trouvons : Geekcorps, une ONG qui envoie des experts en technologie pour aider les populations et les organisations locales à développer des entreprises privées fondées sur l’utilisation des TIC .

Autre exemple : depuis des années, Mitchel Resnick, chef du Lifelong Kindergarten du MIT,  impulse des actions pour favoriser la créativité dans l’apprentissage via la technologie. Dont Scratch, une communauté en ligne où les enfants peuvent programmer et partager des histoires interactives ; ou Computer clubhouse, des endroits où les jeunes des communautés peuvent développer leurs capacités avec l’aide de tuteurs et des TIC.

La technologie seule n’est pas suffisante. Il faut créer des environnements où les jeunes utilisateurs peuvent apprendre à utiliser les TIC de manière créative. Cela peut être à l’école, mais aussi via  des structures qui entrent dans l’école. Comme les Geekcorps, qui débarquent là où il y a besoin.

Ces ‘Corps’ armés d’outils, savoirs et savoir faire, peuvent aussi accueillir des publics assez différents en âge et en alphabétisation numérique pour leur fournir des menus à la carte d’éducation aux technologies. Ce seront alors, des centres  (c’est le cas du Cube à Issy) qui desservent un territoire et qui incarnent le refrain du Life-long Learning et de l’apprentissage pour tous. Favoriser leur développement, me semble un ingrédient crucial de l’éducation aux technologies.

Yacine Aït Kaci

Yacine
Aït
Kaci

Fondateur d'Electronic Shadow
Faire une différence entre utiliser et créer

Tout d’abord il faut bien s’entendre sur ce qu’on appelle l’éducation au numérique, car pour simplifier il y en aurait au moins deux, l’éducation aux usages du numérique et l’éducation au développement, à la création numérique en général. En ce qui concerne les usages, ce n’est pas forcément aux plus jeunes que cette éducation s’adresse. En effet les générations qui sont nées avec le numérique n’en font plus une analogie d’un monde non numérique et ce serait plutôt elles qui pourraient éduquer leurs parents aux nouveaux usages et à leurs effets, en développant du même coup leurs propres références.

Par contre, il faut bien faire la différence entre utiliser et créer et c’est dans cette deuxième vocation que l’éducation au numérique prend tout son sens et où les enjeux sont les plus importants. C’est probablement à l’Ecole, tout au long du cursus et dans une logique transversale, que doivent être acquis les fondamentaux qui permettront d’entrer dans le cycle perpétuel d’auto-éducation et d’échange d’informations dans un univers numérique par essence cognitif et en réseau.

Car si j’ai parlé de deux éducations au numérique, il en est évidemment une troisième, c’est l’éducation par le numérique.

Jean-noël Lafargue

Jean-noël
Lafargue

Maître de conférences associé à l'Université Paris 8, enseignant le multimédia dans plusieurs écoles d'art : Le Havre, Rennes, e-Artsup
Une génération post-micro

On qualifie les adolescents actuels de "digital natives", car pour eux l'ordinateur personnel, la console de jeu et le téléphone mobile ne sont pas des conquêtes technologiques mais des objets aussi familiers que l'automobile, le téléviseur ou la fourchette.

L'attitude qu'ils ont vis-à-vis de leur environnement numérique me semble parfois passive. Les "digital natives" méritent peut-être d'être appelés "digital naives". Ils pratiquent les réseaux sociaux plusieurs heures chaque jour et sont capables d'écrire un message en quelques secondes en n'utilisant que leur pouce mais peuvent pourtant souffrir de lacunes étonnantes. Il m'arrive à présent de devoir renseigner des étudiants vingtenaires sur la marche à suivre pour ouvrir ou enregistrer un fichier informatique. Les terminaux numériques ne sont-ils pas en train de devenir une nouvelle forme de télévision dont la matière serait constituée par ses propres utilisateurs ?

En tant qu'enseignant, je considère comme un devoir
de faire comprendre à mes étudiants à quel point l'ordinateur peut être un outil de création et d'émancipation. Je le fais en leur apprenant la programmation, ce qui me semble un des meilleurs moyen pour avoir une prise sur son environnement numérique. J'essaie aussi d'inscrire leur appréhension des "nouveaux" médias dans une perspective historique, de leur expliquer qu'il a existé une époque où l'on ne pouvait utiliser un ordinateur sans être un peu programmeur soi-même et où Space Invaders n'existait pas... « C'est quoi, Space Invaders, monsieur ? ».

Henri Isaac

Henri
Isaac

Directeur de la recherche à Rouen Business School
Une partie des jeunes n’accèdent pas aux usages

Alors même que de nombreux usages du numérique se développent dans la sphère privée dès le plus jeune âge (jeu vidéo, jeux en ligne, photo numérique, téléphonie mobile, messagerie instantanée, etc.), la tentation est grande de penser que la génération des « digital natives » n’a plus besoin d’une formation quelconque aux outils numériques.

Las, de nombreux professeurs constatent encore qu’une partie des jeunes n’accèdent pas à ces usages. Pire, la compréhension et la maîtrise des outils numériques est beaucoup trop limitée pour en développer une réelle appropriation, gage d’usages professionnels, vecteur d’une insertion économique et sociale dans la société de la connaissance. Il est donc impératif que l’école continue de jouer son rôle en formant les élèves et les étudiants aux usages du numérique afin que les futures générations accèdent à la citoyenneté numérique pleine et entière.

Dès lors, il ne fait nul doute que l’école et l’université doivent être en charge de cette formation au numérique. Cependant deux conditions préalables sont absolument nécessaires. La première est que les institutions que sont l’école et l’université se repositionnent sérieusement dans un monde où l’accès à l’information et la connaissance a radicalement changé. La seconde est que l’on modifie en conséquence la formation des professeurs et que l’on y intègre la pédagogie numérique comme élément central dans leur formation. Pas sûr à cet égard que la réforme actuelle du master ait réellement intégré cette problématique.
 

Nils Aziosmanoff

Nils
Aziosmanoff

Président du CUBE, centre de création numérique, président de NAVIDIS SA
L’école des sorciers

Il y a un siècle, pour réaliser une simple photographie il fallait maîtriser des techniques complexes. Aujourd’hui, les appareils numériques sont si sophistiqués qu’ils peuvent représenter en temps réel la vision du photographe.

Telle la baguette magique d’Harry Potter, la technique s’est effacée au profit de l’usage. Présent dans tous les domaines de la vie, le numérique constitue un moyen fantastique dont les potentialités défient notre imagination. 

Mais comme Harry à Poudlard, il nous faut d’abord apprendre à penser autrement. Education vient de « instruire », mais aussi de « faire sortir ». La société numérique bouleverse les schémas établis et nous pousse à changer notre vision du monde. 

L’éducation doit être aux avant postes, investir la sphère virtuelle et réinventer les liens avec les mondes de la création et de l’innovation, en replaçant l’humain au cœur des enjeux sociétaux. A l’école des sorciers, la baguette ne fait pas le magicien. Pour le devenir, il faut changer son regard. 
 

Alain-Marie Bassy

Alain-Marie
Bassy

Inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche, co-animateur de la cellule TIC des inspections générales
L'École doit faire sa mue

L’ambiguïté est dans les mots. Que recouvre « numérique » ? Qu’est-ce qu’ « éduquer » ? Le mot « numérique » remplace aujourd’hui les termes qui furent employés successivement dans les quinze dernières années du siècle précédent (informatique, NTIC, multimédia éducatif, TICE).

On passe de l’outil technique à une nouvelle dimension de l’espace social, qui traverse les objets d’information, leur appropriation et leurs usages. On ne voit pas assez que la révolution du numérique correspond aujourd’hui à un changement de logique (de logiciel ?) : statut des ressources, modèles de communication et d’apprentissage, relations entre les acteurs. 

Éduquer au numérique, c’est aider la société tout entière à passer d’une logique à une autre. La fracture ne se situe pas forcément où l’on croit. La responsabilité de l’École est engagée : sa « logique apprenante » ne saurait s’opposer aux nouvelles logiques sociales. Mais il ne s’agit pas que d’une acculturation à l’outil, d’un développement des habiletés ou d’une  formation aux compétences techniques requises dans l’univers professionnel. C’est aider à définir, reconnaître et s’approprier les nouvelles règles et logiques à l’œuvre dans le monde numérique : apporter maîtrise, conscience et distance. 

L’École seule ne suffira pas à la tâche. Elle doit, elle aussi, faire sa mue. La conduite du changement concerne la société, dans toutes ses composantes de formation et d’apprentissage, et au sein même de la famille. 

 Gilles Dowek


Gilles
Dowek

Professeur à l'école Polytechnique
Trois étapes, et une unité

Comme tout projet ambitieux, l'éducation au numérique doit mobiliser de nombreux acteurs : à l'Éducation Nationale revient de transmettre un socle de connaissances fondamentales, sur lequel la formation professionnelle construira des cursus plus finalisés. 

Ces connaissances fondamentales s'organisent elles-mêmes naturellement en trois étapes. À l'école et au collège, l'apprentissage de l'utilisation des logiciels qui nous entourent permet d'introduire les premiers concepts de l'informatique. Au lycée, apprendre à écrire soi même de petits programmes, permet de comprendre que tous ces logiciels sont écrits avec des constructions étonnamment simples et peu nombreuses. À l'Université enfin, l'informatique apparaît comme une science avec son foisonnement de théories (la compilation, la sécurité,
les réseaux, ...). 

Ce projet a toutefois son unité : l'initiation à une manière de penser radicalement nouvelle, car il a sans doute fallu
attendre l'informatique pour comprendre la difficulté de la question : comment trouver un cercle dans une image ?

Eric Delcroix

Eric
Delcroix

Maître de conférence associé, Lille-III, et expert web temps réel
Ce n'est pas la faute aux enseignants

Évidemment, lorsque l’on évoque l’éducation au numérique, le premier réflexe est de penser aux écoles, aux collèges, aux lycées. Et déjà les premiers problèmes se posent : qui doit éduquer nos enfants ? Les professeurs ? Mais, ils ne sont pas formés à cela. Aucune matière n’est dédiée à cela. Tout le monde en fait, mais personne n’en fait. Conclusion, notre jeunesse, n’est toujours pas formée. La faute aux enseignants ? Non. Ils n’ont pas été formé à cela et le paravent du « B2I » donne l’illusion qu’ils peuvent instruire le numérique, quand eux-mêmes ne savent pas l’utiliser ou mal.

A l’université, on parle souvent numérique. Là, outre la méconnaissance des nouveaux outils, les enseignants se protègent derrière une logique depuis longtemps dépassée : ils ne détiennent plus seul le savoir et l’ouverture aux autres fait peur ! Dans le cadre de l’expérience que j’ai menée avec Twitter en cours, on m’a fait comprendre que j’aurais dû demander l’autorisation avant de mettre en place ce cours !

Reste une catégorie de la population dans tout cela : les parents, qui appartiennent eux-mêmes à la plus vaste catégorie des salariés et professionnels. Si aucune politique d’entreprise n’est mise en place, les personnes ne sont pas éduquées au numérique.

 Marcel Desvergne


Marcel
Desvergne

Président de l'AEC, Aquitaine Europe Communication, délégué Général de l’Université d’Eté de la Communication de 1980 à 2002
L'éducation ne s'adresse pas qu'aux élèves, collégiens ou lycéens

Le médecin, la journaliste, le politique, l’enseignante, le maire, la banquière, le responsable associatif, l’entrepreneuse… la liste est longue chacun étant confronté aux évolutions du seigneur numérique. Une journaliste formée à écrire ne doit-elle pas aller chercher des lecteurs sur les réseaux sociaux avec textes, vidéos, commentaires ? Un médecin ne doit-il pas savoir utiliser les sites de diagnostic pour recevoir ses patients, eux, ayant pris le temps de les consulter ?

Imaginer que cette éducation ne s’adresse qu’aux élèves, collégiens et lycéens est une vision dépassée,
angélique de la formation contemporaine. C’est une vision citoyenne de l’éducation au numérique qui se pose aux responsables de chaque secteur de la société. Des entreprises ne mégotent pas sur ces formations car elles sont pragmatiques.

Les instances de concertation des politiques devraient s’en inspirer, sans renier leur rôle. Les structures associatives qui ont accompagnées, dans les années 50 du siècle dernier,  les glissements de population de la campagne vers les villes, en créant des animateurs sociaux culturels, devraient s’emparer de cette fonction citoyenne.

Les acteurs producteurs diffuseurs du numérique pourraient eux aussi investir dans la formation de notre société en réseau au moment où moteurs de recherche et  terminaux mobiles bousculent les « lieux » de formation.
 

 Bruno Devauchelle


Bruno
Devauchelle

Formateur chercheur, Centre d'Etudes Pédagogiques pour l'Expérimentation et le Conseil
L'école est encore trop démunie

Question prétentieuse, mais ô combien importante. Si éducation au numérique il doit y avoir, elle ne doit surtout être un accompagnement. Les technologies numériques font subir au quotidien des transformations que l’on est encore en train de découvrir ; alors que l’éducation, c’est justement la capacité à se sortir de ce tourbillon de l’instant pour permettre d’aller vers la compréhension.

Une approche plus globale, et donc une véritable éducation,
ne pourra s’opérer que lorsque le numérique aura pris sa place dans la culture - ce qui, pour l’écrit, a pris 5000 ans, et pour le livre 500 ans. On peut penser que, pour le numérique, cela prendra au moins 50 ans.

L’école, haut lieu d’une part de l’éducation, est encore trop démunie pour pouvoir prétendre tenir une place importante dans ce projet. Démunie pour de multiples raisons : son fonctionnement immuable, son approche frileuse des TIC, son incompréhension culturelle du phénomène qui se déroule sous ses yeux.

Les jeunes, les familles, ont engagé tellement de modifications
du fait du numérique que c’est là qu’est en train de se forger une véritable éducation informelle.

Dominique Piotet

Dominique
Piotet

Président de RebellionLab
Education numérique : la sérieuse affaire de tous

Les technologies nous donnent accès à un univers de possibles (informations, biens et services, interactions sociales, créativité, productivité personnelle..) démultiplié.

Tout va de plus en plus vite et il est de plus en plus difficile de suivre.
Nous devons nous mettre en situation d’apprentissage permanent, absorber le fonctionnement de nouveaux outils pas si intuitifs que ça (apprendre à utiliser Facebook, à télécharger de la musique sur iTunes, à utiliser un iPhone…), de nouveaux usages (suivre nos amis sur Twitter…), ne serait-ce que pour pouvoir garder le contact, échanger, s’informer…bref : être dans la vie ! C’est ce que Francis Pisani et moi appelons la vie en Beta  perpétuelle. Et c’est notre vie en tant qu’employé, ami, parent, enfant, étudiant, consommateur…

Il est temps de lancer un appel à  la lutte contre l’illéttrisme digital,
qui semble être un des dangers qui nous guette, en tant qu'individus, en tant que « forces de production », en tant que citoyens. Il nous faut changer d’attitude face aux technologies, et se mettre en état de formation permanente. Cette « littératie digitale » est un des critères clé pour construire une société plus ouverte, plus juste et éviter que la fracture numérique ne divise le monde en sachant (les aristocrates du web) et ignorant.

C’est donc notre affaire, en tant qu’individus, mais c’est aussi l’affaire des entreprises qui nous emploient, des vendeurs qui veulent nous vendre leurs produits, bien sur et toujours de l’école et de l’Etat, mais aussi de la famille et des amis. Bref : c’est l’affaire de tous, et en permanence. Plus facile à écrire qu’à mettre en œuvre. 

Laurent Benzoni

Laurent
Benzoni

Professeur d’économie à l’Université Paris 2, fondateur TERA Consultants (expertise économique)
Il n'y pas UN responsable

L’éducation englobe l’ensemble des moyens de transmission et d’apprentissage des valeurs et des savoirs indispensables à la bonne intégration des individus dans la société. Famille, environnement social et école se situaient au centre du dispositif éducatif. Mais la pratique individuelle a toujours constitué un axe primordial de l’éducation à travers la lecture (livres, journaux), puis par le biais des médias (radio, télévision), et désormais par l’Internet. L’Internet est communication, divertissement, information, socialisation : il est donc… éducation.

L’Internet en fait bien trop pour qu’un seul acteur puisse être désigné comme LE responsable en charge de son éducation. L’éducation nationale, qu’il vaudrait mieux de nouveau appeler « l’instruction nationale » pour bien rappeler la sphère qu’il est raisonnable de lui attribuer, pourra se charger de rappeler ou d’appendre les « codes » et leur raison d’être. La famille et l’environnement social doivent eux inculquer ses codes et leur respect dans les sphères privées ou publiques.

L’Etat ajoutera ses actions de prévention et appliquera les sanctions quand elles s’imposent. Les acteurs de l’offre (Logiciels, FAI, fournisseurs de services et de contenus, etc.) participeront à l’effort collectif en délivrant constamment modes d’emploi et bons usages ainsi que les outils correctifs nécessaires.

Olivier Gérard

Olivier
Gérard

Chargé des médias et des usages numériques à l'Union nationale des associations familiales (UNAF)
Il ne s'agit pas seulement d'éduquer au numérique les enfants

Dans un contexte d'évolution permanente des technologies, des pratiques et des usages numériques, l’enjeu est la mise en œuvre d’une éducation au numérique pour tous, tout au long de la vie.

Car il ne s’agit pas seulement d’éduquer au numérique les enfants. Faut-il le rappeler mais le numérique est aussi au cœur de la vie familiale et impacte tout à la fois, la socialisation et l’éducation de l’enfant, comme les relations au sein des familles. C’est pourquoi il est essentiel d’assurer à chacun d’entre nous, enfants, parents, grands-parents, éducateurs une éducation permanente au numérique, garante de sa maitrise technique et culturelle.

Cette ambition ne peut donc être l’apanage d’un seul acteur mais doit être l’affaire de tous. Elle ne pourra donc se réaliser pleinement que par la mobilisation de l’ensemble des parties prenantes autour de grands principes et d’objectifs partagés : les pouvoirs publics et les collectivités territoriales, les professionnels de l’internet, des médias et du numérique, le monde de l’éducation et la société civile en particulier les associations familiales.

Stéphane Hugon

Stéphane
Hugon

Sociologue, enseignant et chercheur au Ceaq-Sorbonne, cofondateur de l’institut Eranos.
Le numérique bouscule les organisations

Qui éduquera qui ? Parler d’éducation au numérique, c’est établir que la compétence nécessaire pour évoluer dans les environnements numériques est désormais centrale et qu’elle n’est pas partagée de manière optimale. C’est un fait. Reste à déterminer qui pourrait apprendre à qui ? Et sur quel mode ? Notre tradition éducative s’est longtemps fondée sur une nette différenciation du sachant et de l’apprenant. Avec une distinction de pouvoir, de légitimité et de place (dans l’entreprise, dans la société, dans la famille…). 

Le numérique bouscule les organisations. Or, ce que révèle le numérique, c’est que justement, il est le signe d’une mutation forte à la fois sociologique, technologique et organisationnelle, qui vient bouleverser nos structures, nos traditions de formation et nos organigrammes. C’est toutes les expertises et les autorités habituelles dans l’économie de nos connaissances qui s’en trouvent modifiées. Les acteurs classiques de l’éducation sont donc questionnés dans leur légitimité par des sources sinon nouvelles, au moins inhabituelles (jeune, consommateur, utilisateur final, collaborateur en aval…)

Vers de nouvelles valorisations. Si le numérique permet des modes de collaborations et de circulation des comprétences différents, il appartient aux « sachants » des entreprises et des organisations à se rendre disponibles aux nouveaux lieux, personnes et circuits de valorisation de la compétence. La question est donc culturelle de prime abord, même si elle devient immédiatement technologique.
 

Christine Balagué

Christine
Balagué

Chercheuse à l’Institut Telecom & Management et co-présidente du Think Tank Renaissance Numérique
Le coût exorbitant des équipements, frein majeur

L’éducation au numérique touche des cibles tellement diverses ! Qui doit s’en charger ? Une constellation d’acteurs multiples… A commencer par l’école : pour des raisons d’égalité sociale, l’école publique (et gratuite) doit fournir le bagage minimum, du CP à la terminale, mais avec un B2i sérieusement adapté et évolutif, et des formations plus poussées de la seconde à la terminale.

Les sociétés privées ont aussi leur rôle, via du e-learning et des accès à distance. Serious games, intégration du numérique et du Web dans les différentes matières et dans les évaluations, tout pas en avant fait avancer l’éducation sur ces sujets, ce qui suppose de repenser plus largement la pédagogie. La famille, l’environnement, les amis, les internautes inconnus, les réseaux sociaux,  sont devenus des éducateurs au numérique. En faculté, les étudiants doivent recevoir des formations adaptées à leur cursus. De profonds changements sont à prévoir, notamment un nouveau rapport professeur-élèves, plus transversaux que hiérarchiques, des apprentissages différents.

Tout ceci est cependant freiné par le coût exorbitant des équipements, en regard du système éducatif … Le rôle des sociétés privées est majeur: elles ont un rôle de responsabilité sociale et doivent réfléchir à des modèles économiques pertinents d’équipement massif acceptable pour une éducation au numérique accélérée … ou non maîtrisée.